Zones humides : les reins oubliés de la planète
Marais, tourbières, mangroves et deltas filtrent l'eau, stockent le carbone et protègent des crues. Ce sont pourtant les écosystèmes qui disparaissent le plus vite.
Longtemps considérées comme des terres insalubres à assécher, les zones humides ont été drainées, comblées et bâties sans relâche. On estime que la planète a perdu une large part de ses zones humides depuis le début du XXᵉ siècle, et qu’elles disparaissent aujourd’hui bien plus vite que les forêts. Pourtant, ces milieux comptent parmi les plus précieux et les plus productifs de la Terre.
Une famille d’écosystèmes très diverse
Le terme recouvre une grande variété de milieux, réunis par un point commun : la présence d’eau, permanente ou temporaire, qui façonne les sols et la vie qui s’y installe.
- Les marais et marécages, d’eau douce ou saumâtre, foisonnent d’oiseaux, d’amphibiens et de poissons.
- Les tourbières accumulent, sur des millénaires, une matière organique gorgée d’eau qui ne se décompose pas.
- Les mangroves bordent les littoraux tropicaux de leurs arbres aux racines échasses.
- Les deltas et estuaires forment des interfaces d’une richesse exceptionnelle entre fleuves et mer.
Des services rendus hors de proportion avec leur surface
On surnomme parfois les zones humides les « reins de la planète », et l’image est juste. En ralentissant l’écoulement de l’eau, elles retiennent les sédiments, piègent les polluants et les nutriments en excès, et restituent une eau plus propre. Une zone humide bien préservée épure gratuitement ce que des stations coûteuses peineraient à traiter.
Elles jouent aussi un rôle majeur d’éponge. En période de crue, elles absorbent l’excédent d’eau et écrêtent les inondations ; en période sèche, elles le restituent lentement, soutenant le débit des rivières et rechargeant les nappes. À ce titre, elles sont des alliées de premier plan pour s’adapter aux extrêmes climatiques.
Leur rôle climatique va plus loin encore. Les tourbières, bien qu’elles ne couvrent qu’une faible fraction des terres, stockent une quantité de carbone considérable — davantage, à surface égale, que la plupart des forêts. Tant qu’elles restent gorgées d’eau, ce carbone reste piégé. Drainées, elles s’oxydent et relâchent d’énormes volumes de gaz à effet de serre. Les mangroves, de leur côté, séquestrent un carbone « bleu » particulièrement durable dans leurs sols, tout en protégeant les côtes des tempêtes et des tsunamis.
Un réservoir de biodiversité
Les zones humides abritent une part disproportionnée de la biodiversité mondiale. Elles sont des haltes vitales pour les oiseaux migrateurs, qui y font escale par millions le long de couloirs qui relient continents et hémisphères. Poissons, libellules, loutres, amphibiens : d’innombrables espèces y accomplissent tout ou partie de leur cycle de vie. Beaucoup ne survivent nulle part ailleurs.
Pourquoi elles reculent
Les menaces sont anciennes et persistantes : drainage pour l’agriculture, urbanisation, endiguement des fleuves, extraction de tourbe, pollution, et prélèvements d’eau qui assèchent les milieux en amont. Le changement climatique aggrave le tableau, en modifiant les régimes de précipitations et en élevant le niveau de la mer, qui menace mangroves et zones humides côtières.
Restaurer, une entreprise payante
Bonne nouvelle : les zones humides se restaurent souvent plus vite que d’autres milieux. Réhumidifier une tourbière drainée, rouvrir un bras mort de rivière, réintroduire les crues sur une plaine alluviale, replanter une mangrove : ces opérations donnent des résultats parfois rapides et spectaculaires, tant en biodiversité qu’en services rendus.
La convention de Ramsar, traité international dédié aux zones humides, a permis de classer des milliers de sites d’importance mondiale. Mais l’essentiel se joue au quotidien, dans la manière dont nous gérons l’eau et l’espace. Reconnaître qu’une prairie inondable ou un marais valent bien plus qu’un terrain à bâtir, c’est faire un choix de long terme — celui de la résilience.
Les zones humides ne demandent souvent qu’une chose : qu’on les laisse faire leur travail.