Forêts primaires : ces géantes que rien ne remplace
Les forêts primaires n'ont jamais été exploitées par l'homme. Réservoirs de biodiversité et puits de carbone irremplaçables, elles reculent année après année.
On les appelle forêts primaires, vierges, ou anciennes. Ce sont des forêts qui se sont développées sans intervention humaine notable, sur des siècles voire des millénaires. Amazonie, bassin du Congo, taïga de Sibérie, forêts tempérées d’Europe centrale ou d’Amérique du Nord : il en subsiste des fragments sur tous les continents. Elles ne représentent plus qu’une minorité des surfaces boisées mondiales, et chacune que l’on perd est, à l’échelle humaine, perdue pour toujours.
Ce qui rend une forêt primaire irremplaçable
Une plantation d’arbres n’est pas une forêt primaire, pas plus qu’un verger n’est une prairie sauvage. La différence tient à la complexité accumulée au fil du temps.
Dans une forêt ancienne, les arbres appartiennent à toutes les classes d’âge. Des géants centenaires côtoient de jeunes pousses, et surtout du bois mort — debout ou au sol — qui constitue un habitat à part entière. Ce bois en décomposition nourrit champignons, insectes xylophages, oiseaux cavernicoles et une myriade d’organismes du sol. On estime qu’une part importante des espèces forestières dépend directement du bois mort. Une forêt « propre », nettoyée de ses arbres tombés, est une forêt appauvrie.
La structure verticale y est également unique : plusieurs strates de végétation se superposent, de la canopée au sous-bois, créant une multitude de micro-habitats. Cette architecture met des siècles à s’édifier. On peut replanter des arbres ; on ne peut pas replanter le temps.
Des puits de carbone et des régulateurs du climat
Les forêts primaires stockent des quantités colossales de carbone, dans leur biomasse et surtout dans leurs sols. Les vieux arbres, contrairement à une idée reçue, continuent d’en absorber : un grand arbre séquestre chaque année davantage de carbone qu’un jeune. Abattre une forêt ancienne relâche donc un stock accumulé pendant des siècles, que des plantations mettront des générations à compenser — si tant est qu’elles y parviennent.
Ces forêts régulent aussi le cycle de l’eau. En Amazonie, l’évapotranspiration des arbres alimente des « rivières volantes » d’humidité qui arrosent des régions entières, bien au-delà de la forêt elle-même. Détruire ce mécanisme, c’est risquer d’assécher des territoires lointains.
Les moteurs de leur recul
La déforestation des forêts primaires est majoritairement le fait de l’expansion agricole : élevage bovin, culture du soja, plantations de palmiers à huile. S’y ajoutent l’exploitation forestière, notamment illégale, l’ouverture de routes qui fragmente les massifs, l’exploitation minière et, de plus en plus, les incendies favorisés par la sécheresse et le réchauffement.
Le danger de la fragmentation est souvent sous-estimé. Une route qui traverse un massif ne détruit qu’une mince bande, mais elle ouvre la forêt : elle assèche ses lisières, facilite l’accès des chasseurs et des exploitants, et coupe les populations animales en groupes isolés, plus vulnérables.
Protéger ce qui existe encore
La priorité, en matière de forêts primaires, est claire : conserver vaut infiniment mieux que restaurer. Plusieurs leviers existent.
- La création et le respect d’aires protégées à statut fort, y compris les territoires gérés par les peuples autochtones, dont on sait qu’ils comptent parmi les meilleurs gardiens des forêts.
- La lutte contre l’exploitation et le commerce illégaux du bois.
- Des chaînes d’approvisionnement « zéro déforestation » pour les produits à risque, contrôlées et transparentes.
- La reconnaissance des droits des communautés locales, souvent en première ligne.
Restaurer et laisser vieillir des forêts secondaires reste utile et nécessaire. Mais aucune reforestation ne rendra, avant des siècles, ce que possède déjà une forêt primaire intacte. Ces géantes sont un héritage : notre tâche est d’abord de les transmettre.